Rendement et travail à la chaîne

Rendement et travail à la chaîne

Avec Lucette, Catherine, Pascale, Rémy, et Marie-Paule.

 Les
Dessous
 de la
Fabrique

1960

Les mécaniciennes de l’atelier : des ouvrières spécialisées aux compétences naturalisées

1970

Un salaire indexé à la production

1981

​Extrait de correspondance entre les salariées et la direction.

2000

Une enquête sur les conditions de travail des ouvrières
Close

1960

Les mécaniciennes de l’atelier : Des ouvrières spécialisées aux compétences naturalisées

A la fin des années 1960, la direction dit explicitement rechercher une main d’œuvre jeune et féminine. Elle fonde donc son jugement sur des stéréotypes de genre qui naturalisent les « qualités féminines » de dextérité et de minutie, ici associées à la « vigueur » de la jeunesse.

La naturalisation des compétences professionnelles des femmes est la manière dont la construction sexuée de la qualification est socialement justifiée : reproduisant dans l’espace de l’usine des gestes et des attitudes qu’elles ont appris dans l’espace domestique, les ouvrières ne semblent pas devoir être formées pour occuper ces postes.

Dans l’usine, il y a les « mécaniciennes » et les « mécaniciens » mais cette proximité lexicale masque une grande disparité de professions. Selon le dictionnaire Larousse, « mécanicienne » est le nom générique donné aux ouvrières considérées comme non-qualifiées « exécutant à la machine certains travaux dans la confection en série de vêtements » quand « mécanicien » renvoie à un emploi ouvrier, considéré comme qualifié, d’entretien et de réparation de machines, ici de machines à coudre.

La différence semble aller de soi : chez Chantelle, les mécaniciens sont des ouvriers qualifiés et les mécaniciennes des ouvrières spécialisées.

Sources :

Guilbert Madeleine, Les fonctions des femmes dans l’industrie, Paris-La Haye, Mouton & Co, 1966 ;
Maruani Margaret, Nicole-Drancourt Chantal, Au labeur des dames : métiers masculins, emplois féminins, Paris, Syros-Alternatives, 1989.

Close

1970

Un salaire indexé à la production

Au tout début des années 1970, la division sexuelle recoupe la division sociale du travail : tous les chefs de service sont des hommes (ce qui changera par la suite) et tous les ouvriers spécialisés sont des femmes. Les salaires précisent ces écarts : les chefs de service sont rémunérées en moyenne à hauteur de 1850 Fr, les agents de maîtrise à hauteur de 952 Fr, les mécaniciens à hauteur de 1210 Fr mensuels et les ouvrières de fabrication entre 3,5 et 4,3 Fr de l’heure.

Ce taux horaire ne correspond pas au salaire réel des mécaniciennes puisque s’y ajoute un « boni » en fonction du rendement. Elles sont les seules ouvrières à avoir un salaire directement indexé sur leur productivité (les autres, notamment à la coupe, ont des cadences à tenir) et cela crée une distinction forte entre les mécaniciennes et les autres ouvrières.

Close

1981

​Extrait de correspondance entre
les salariées et la direction

Courrier de la direction à la salariée

Réponse de la salariée à la direction

Close

2000

Une enquête sur les conditions de travail des ouvrières

Michel Gollac et Serge Volkoff cherchent, en analysant de grandes enquêtes statistiques nationales, à qualifier les différences entre ouvriers et ouvrières en termes de conditions de travail au début des années 2000.

« Par rapport à un ouvrier du même âge et de même nationalité, qui serait comme elle à plein temps (ou comme elle à temps partiel), avec un contrat de travail de même type, la même ancienneté, dans une entreprise de taille comparable, une ouvrière se voit reconnaître moins d’autonomie et d’initiative.

Elle est davantage soumise à la surveillance constante de la hiérarchie, bénéficie de moins d’aide, au sein d’un réseau de coopération moins étendu et, plus nettement encore, risque de se voir confinée dans un travail répétitif à cycle court ».

Ils remarquent que ces différences reproduisent « le stéréotype de l’opposition entre l’ordinaire, féminin, et l’extraordinaire, masculin ». Les ouvrières sont ainsi plus souvent occupées à des tâches routinières tandis que les ouvriers doivent souvent faire face à des imprévus et coopérer avec leurs collègues pour résoudre des problèmes. C’est une des manières dont la sous-qualification des emplois féminins se reproduit à travers les décennies.

Sources :

Bourdieu Pierre, La domination masculine, Paris, Seuil, 1998 ;
Gollac Michel, Volkoff Serge, « La mise au travail des stéréotypes de genre. Les conditions de travail des ouvrières », Travail Genre et Sociétés, 2002, vol.2, n°8.